Bal_des_PoissonsUn plateau de fruits de mer, s'il vous plait!

Voila déjà un mois que j’ai remis les palmes dans mon monde abyssal, celui des crevettes, vous savez… shlurps ! Mais il se trouve que j’ai pris du galon, passé un palier, comme on dit chez les hommes-grenouilles, alors je fais ma sirène de royaumes en royaumes. Je vogue, je vaque sur les vagues… En un mot, je suis professeur consultante. En voila un bien hideux terme pour définir ma quête de saveurs ! Désormais, je nage, je respire, je reconnais certaines espèces (de vieilles crevettes… comprendre anciens élèves), et en découvre de nouvelles…

Mes nouvelles crevettes, toujours universitaires et toujours post-pubères, ont le vilain défaut des crevettes roses de cette génération : elles ont l’âge bête. Elles secouent leurs antennes, se bidonnent sous leur cuirasse, minaudent quand elles ouvrent la bouche… Je les préférerais avec de la mayonnaise a l’ail.

Mais bienheureusement, un coup de nageoire plus loin et je fais des bulles dans la Cour des Grands, celle des gambas, le fin du fin pour des universitaires. On peut leur parler de la vie sur terre sans qu’ils aient l’air ahuri d’un poisson-bé. Flambées au cognac elles seraient parfaites.

Mais le plateau de fruits de mer serait bien fade sans le nectar des fonds sous-marins, le caviar des élèves, j’ai nommé les King Prawns, les crevettes royales. Celles-ci ont un statut privilégié puisqu’elles n’avancent qu’entre les murs de l’Alliance. Comme leur nom l’indique, leur statut d’altesse à la Cour leur confère l’aptitude à l’obligeance, au silence et même à l’intérêt. Seul leur manque une langue parfois tout de même (mais la langue de King Prawn n’a pas été pensée par le créateur).

Oui je sais nager et respirer en même temps désormais, je me surprends encore. J’ai l’impression de me délester de certains bagages, de les laisser flotter a leur gré. Toujours la sensation d’être au bon endroit au bon moment en ce début de cinquième vie.

Au Bal des Poissons

Saison des pluies deux-mille-dix - Manille a pris un nouveau visage. Je regarde par la fenêtre et l’horizon dépasse mon imagination. Mon nouveau nid a poussé les frontières de la ville, mis de la lumière sur ma terre flottante et de l’occident à nos pieds. J’habite dans la face cachée des Philippines, sa face dorée, celle qui ne va pas de soi. Et je m’étends quelques fois la semaine vers son visage sujet aux clichés, cerné de tohu-bohu, d’odeurs de maïs bouilli, de fritures centenaires et de fumées échappées de pots branlants. Manille a deux visages et je tourne le mien vers les deux siens sans scrupules, pour plus de recul.

Manille m’irrite toujours quand elle me tient prisonnière de ses modes de transports encombrés, quand elle me crache ses particules mortelles, quand elle me réveille après quelques instants sur les nuages. Mais ses deux visages me tiennent en éveil et mon œil reste affuté. La ville me porte malgré sa difficulté à flotter. Les saisons changent, la pluie nous anime et les orages nous éclairent chaque soir. On n’imagine pas pour autant encore le déluge qu’on nous prédit un jour.

Sans Transition - Et depuis que je suis allée au bal des poissons, l’eau me semble un élément plus facile a apprivoiser. Vous ai-je parlé de cet événement inattendu qui a animé un de mes dimanches aux Philippines ? C’était une après-midi de soleil, à Apo Island, petit village faisant office d’ile a ses heures d’accessibilité. Comme les jours de sa semaine, les moteurs n’y grondaient pas, le soleil n’y brulait pas… et les coqs y cocoricotaient, les philippins y braillaient et les lézards y lézardaient. Une ile d’évidences croirez-vous… sauf si le monde sous-marin ne s’était permis d’y cacher des miracles naturels.

De tortues je n’avais connu que Cindyah et Indirah, deux éphémères petites créatures qui avaient marqué mon enfance par leur rapide et mystérieuse disparition de mon jardin. Ma curiosité pour l’espèce ne s’en était trouvée qu’accrue, vous pensez bien… Alors lorsque sur la plage d’Apo j’enfilai toniquement mon masque et mon tuba, j’étais loin de me douter que je me rendais à leur bal. J’aurais mis ma plus belle des carapaces si j’avais su…

Car une fois la tête immergée, je découvris des trésors insoupçonnés des fouilleurs du ciel. Des tortues gigantesques aux airs d’indifférence et de flegme aquatique… Elles faisaient mine de ne pas me voir et mon ego n’en ressortit pas indemne. Mais fut force de constater que le cœur était déjà pris par des poissons-laveurs de carapace (des pots de colle autrement dit). On ne peut rivaliser, à cet état des choses. Heureusement, pour parer a ma susceptibilité, les fonds sous-marins firent diversion, tapissant le sable de coraux tous plus colores et dignes des meilleures œuvres de Koons. Un champignon titanesque, des pivoines de mer grandiloquentes, rien ne semblait laissé au hasard par le décorateur - un artiste en herbe à suivre a mon avis.

Les convives ne s’y firent pas attendre. Au premier abord, des poissons de première classe tous plus colorés et élégants les uns que les autres. A y regarder de plus près, je reconnus le chevalier a cape noire, la princesse a la robe arc-en-ciel, la délurée au costume zébré, le punk a la crête rouge, la bimbo en robe strass-écaille, le dandy aux arêtes d’or, la femme fatale a la bouche ourlée, les passe-partout… Il ne manquait personne au Bal des Poissons ! Et je nous sentis, mon œil et moi, pour ainsi dire, privilégiés…